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Art et Essai ?

Découvrez ce que désigne le terme Art et Essai
Enquête
Publié le 28 . 03 . 2025
Cyrille Provost
Cyrille Provost, administrateur de la MJC Jacques Prévert, bénévole dans la commission Les Prog’amateurs et chroniqueur sur Radio Alpa de l’émission Radicaux Libres nous présente l'Art et Essai : qu'est-ce que cette expression peut désigner et pourquoi elle a été créée ?

Depuis les années 1920, une catégorie de films est apparue, les films « Art et Essai », jusqu’à devenir un classement, promesse d’exigence pour les uns et gage de prise de tête pour d’autres. L’Art et Essai est présent rapidement sur des écrans Manceaux, il procède de ce que l’on appelait le cinéma d’avant-garde avant de s’institutionnaliser. Comment peut-on définir l’Art et Essai, comment est-il reçu par les spectateurs ?

Au début du XXIᵉ siècle la municipalité du Mans redessine la place des Comtes du Maine, et avec elle ses sous-sols. Ainsi, au premier trimestre 2004 apparaît un « cube de verre » pas tout à fait cubique : « Il s’agira de l’entrée principale du nouveau théâtre des Ambassades. Cet équipement sera dédié au cinéma d’Art et Essai », comme l’annonce une brève de la revue du BTP, Le Moniteur. Dès l’origine, la création d’un cinéma sur les restes des Ambassades vise à rééquilibrer l’offre cinématographique sur l’agglomération. Le Méga CGR et sa dizaine de salles ont ouvert à Saint-Saturnin 5 ans plus tôt et l’érection d’un multiplexe en centre-ville est dans les tuyaux. Le nouveau cinéma dont parle Le Moniteur, constitué de quatre salles, s’appellera les Cinéastes et consacrera son exploitation au cinéma d’Art et Essai.

Ce n’est pas le premier cinéma Manceau à se prévaloir du classement « Art et Essai ». En 1955 naît l’AFCAE, l’Association française des cinémas d’Art et Essai, qui sert à promouvoir le cinéma diffusé dans cinq salles parisiennes (le Cinéma des Agriculteurs, le Cardinet, le Studio l’Étoile, le Studio Parnasse et le Studio des Ursulines), nous indique Paul Léglise, dans son ouvrage Le cinéma d’Art et d’Essai. Cette appellation n’est pas encore une catégorie de films et cinémas aidés par les autorités et encore moins un classement officiel. Il faut attendre 1959 et la volonté d’André Malraux, ministre des Affaires culturelles, de soutenir des films moins commerciaux et les cinémas qui les diffusent, pour que les cinémas estampillés « Art et Essai » obtiennent des avantages fiscaux. En 1962, l’État s’empare de l’Art et Essai à travers le Centre National de la Cinématographie, le CNC. Dorénavant, c’est lui qui définit le classement des films et vérifie que les cinémas sont éligibles aux aides liées à la diffusion des films classés. Au Mans, dès 1959, Le Palace se vante de « séance art et essai ». À partir de 1963, c’est Le Patis, cinéma devenu une salle de spectacle, qui donne à voir tous les soirs, sauf l’été, une sélection de films classés Art et Essai, nous apprennent Claude Forest et Michel Serceau dans un livre consacré à l’histoire de la salle. Enfin, en 1978, quand la MJC Jacques Prévert intègre ses locaux dans le Vieux-Mans, la salle du Ciné-Poche a également une vocation Art et Essai. Jusqu’en 1983, Le Patis et Le Ciné-Poche coexistent, s’associent et se partagent la programmation Art et Essai : Au Patis, les films « Art et Essai », tandis que le Ciné-Poche se concentre sur « Art et recherche ».

Depuis les années 1960, le classement Art et Essai a fait l’objet de nombreux rapports pour s’adapter aux nouvelles pratiques des spectateurs et soutenir au mieux les cinémas qui diffusent ces productions, des cinémas qui sont de plus en plus nombreux et très divers. On compte près de 1 300 cinémas classés Art et Essai en 2022, qui vont de la « monosalle », comme l’Espace Ronsard au Lude, qui sert aussi de salle de théâtre, au complexe, à l’image des 400 coups à Angers qui compte 7 salles. Datant de 2016, le rapport Raude, du nom de son rédacteur, préconisait une trentaine d’actions, pour fluidifier les procédures et consolider les aides aux cinémas classés. Dans ce rapport, la proposition 31 concerne le renforcement de l’aide aux cinémas qui maintiennent une « programmation difficile » face à la concurrence. En 2024, nouvelle réforme présentée au Conseil d’Administration du CNC, devenu depuis 2009, Centre National du Cinéma et de l’image animée. L’une des mesures vise à, « mieux accompagner les exploitants à la programmation risquée ».

Décidément l’Art et Essai semble dangereux. Il faut dire qu’il émane du cinéma dit « d’Avant-Garde », terme utilisé avant 1955 pour désigner un cinéma d’auteurs, voire d’expérimentateurs, comme Murnau ou les Dadaïstes. Avant-garde à laquelle Nicole Brenez, historienne et théoricienne du cinéma, donne deux fonctions dans un petit livre paru en 2009 : « Il existe de nombreuses conceptions de l’avant-garde, […]. Aux deux extrémités d’un très ample éventail, on trouvera d’un côté une conception large, transhistorique et rétrospective, selon laquelle toute époque engendre son avant-garde artistique. […]. Le principe d’avant-garde renvoie en ce cas à l’invention formelle, il avalise la capacité d’une œuvre ou d’un mouvement à révolutionner sa propre discipline. […]. À l’autre extrémité de l’éventail, on trouvera une conception précise, doctrinale et programmatique, selon laquelle l’artiste d’avant-garde a pour tâche de transmettre les mots d’ordre révolutionnaires fixés par un parti et de remplir un programme social d’éducation populaire […]. » C’est la première acceptation qui a été retenue par le CNC. Ainsi, le premier critère officiel pour classer des films dans la catégorie Art et Essai est : « œuvre ayant un caractère de recherche ou de nouveauté dans le domaine cinématographique. », le second critère nous ramène à la dangerosité pour un exploitant de salle : « œuvre présentant d’incontestables qualités, mais n’ayant pas obtenu l’audience qu’elle méritait. » Ainsi, un film Art et Essai serait, le plus souvent, un « bon » film qui ne fait pas beaucoup d’entrées.

Le cinéma Art et Essai serait exigeant, voire difficile, dans le sens où il est le résultat des cogitations d’auteurs qui ont un propos et une forme à nous présenter, comme pour une œuvre d’art, unique. C’est l’ « Art » du classement. Pour l’ « Essai » on touche à l’expérimentation, par une réinvention des codes formels et des manières de susciter des émotions. En tout cas le cinéma Art et Essai n’est pas une œuvre cinématographique « commerciale » où les auteurs auraient cédé, dans le fond et dans la forme, à des formatages devenus des recettes garantissant un écho important auprès du public et donc des entrées. Pour approfondir encore les caractéristiques des films, le classement « Art et Essai » est complété par des labels, RD (recherche et découverte), JP (jeune public) et PR (patrimoine et répertoire, pour la reprise de films qui ont au moins 20 ans). Ces labels sont demandés par l’exploitant qui doit bien identifier des séances régulières et des animations autour d’un nombre défini de films entrant dans les labels afin d’obtenir de nouvelles aides à leur présentation au public.

Le cinéma d’ « Art et Essai » est également un espace d’échange, où le spectateur vient chercher autre chose qu’une entrée pour un film. Dans un article de 2012 pour la revue Communication & langages, Michael Bourgatte, enseignant-chercheur en communication, explique le lien privilégié entre une « communauté spectatorielle » ; en clair, les spectateurs réguliers du cinéma et le lieu. Ce lien se caractérise par une fidélité des spectateurs qui savent trouver des relations humaines lors du passage en caisse ainsi que des conseils, une programmation de qualité et un prix abordable, dans leur cinéma préféré. Le classement « Art et Essai », les labels ne sont pas l’objet principal de leur présence.

Depuis 20 ans déjà, indépendamment du classement, des labels, le cinéma Les Cinéastes cherche à être ce lieu privilégié où une séance de cinéma devient un peu plus qu’un bon film sur une toile.

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